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Entre libertés et contraintes : Maîtres en pratique de la théorie
Elle est peu connue, et pourtant l'association Les Maîtres de la Caverne est à la base de nombreux projets de création diffusés chaque année au Festival Fécule. Leur particularité? Ils peuvent être le produit de toute personne inscrite à l'Unil.

C'est un froid mercredi après-midi du mois de mars que je retrouve un ami de longue date, Grégory Thonney, étudiant en français et en informatique pour les sciences humaines, à la Faculté des Lettres. Il prépare avec toute la minutie possible un plateau de tartines au fromage blanc et à la confiture, destinées à l'un des «banquets» canadiens régulièrement organisé par l'association Les Maîtres de la Caverne, au Foyer du Théâtre de la Grange de Dorigny. Grégory me présente Charlotte Hebeisen qui, depuis septembre, est assistante de Michael Groneberg, Maître d'enseignement et de recherche à la Section de philosophie et, surtout, fondateur et responsable de l'association. «J'ai juste envie d'avoir présenté mon projet et que ce soit derrière moi», lâche alors Charlotte avec un sourire nerveux, derrière ses grandes lunettes beiges et une épaisse écharpe en laine. Ces projets sont la raison de ma présence au banquet. Probablement est-elle simplement anxieuse à l'idée de s'adresser à cette audience; y sera présente toute personne curieuse souhaitant s'intéresser à ce qui se fait dans l'association et, éventuellement, émettre une ultime critique avant les diffusions au Festival Fécule et ailleurs. En effet, l'association a pour but précis de permettre à tout étudiant, chercheur, ou encore professeur, de mettre en pratique la théorie ingérée, créée ou travaillée, à travers un projet de création. Rien de mieux pour concrétiser une froide matière trop abstraite, ou simplement construire avec les flots d'idées parfois provoquées par la théorie.
Un moment s'écoule au Foyer de la Grange avant le début des présentations. C'est l'occasion d'échanger avec les personnes présentes et d'en rencontrer de nouvelles, autour de mets variés et dans une inhabituelle et chaleureuse ambiance de banquet.

Capture d'écran du film de Nino fournier, «Portrait de la jeune fille en danseuse».

Un film expérimental
Ce «flot d'idée», c'est ce qui semble arriver à Nino Fournier, 20 ans et étudiant en philosophie et en histoire et esthétique du cinéma. Il est l'auteur de plusieurs courts et moyens-métrages expérimentaux qu'il publie sur sa chaîne YouTube et attend la diffusion de son Portrait de la Jeune Fille en Danseuse au prochain Festival Fécule. Entre verres de rouge et tranches de cakes salés, il m'explique qu'à travers ce projet, il cherche à se détacher, voire à dénoncer la prépondérance du «mot» dans le cinéma. «Il est quasiment impossible de convaincre un producteur en lui montrant des images ou des tableaux: il faut qu'il y ait un scénario, du texte», m'apprend-il dans son accent jurassien. Pour ce passionné, inspiré par le cinéaste Peter Greenaway, se rapprocher le plus possible du média filmique implique de mettre l'accent sur l'image, le mouvement, plutôt que d'accorder trop d'importance à la «sémantique», risquant de mener à du théâtre filmé. Pour ce faire, il utilise la technique du «found footage» qui consiste en un rassemblement de séquences existantes pour en faire un nouveau film. Son projet est donc essentiellement un travail de montage, ce qui lui permet de jouer avec le rythme et la colorisation des extraits. Résultat: une série d'images mouvantes qui d'une certaine façon cherchent à «parler» d'elles-mêmes; des tonalités fortement contrastées, des vitesses variables, voire inversées qui, couplées de musique, procurent au film toute son émotivité. Pour le jeune expérimentateur, la principale difficulté était donc légale: il fallait utiliser des séquences libres de droit, raisons pour laquelle elles remontent pour la plupart aux années 1920. De toute façon, cela «permet une imagerie plus intéressante, notamment au niveau du grain de l'image.»
Il va de soit que ce projet réfléchi correspond totalement au thème «liberté et contraintes», proposée cette année-là par l'association. Je m'éloigne alors de cet intellectuel à la fois extravagant et sympathique, au verbe instruit et à l'allure classique – pantalon et chaussures en cuir beiges, veston gris, par-dessus un pull en laine blanche – et me dirige vers le faiseur de tartines.

Grégory Thonney dirige une partie de jeu de rôle, en tant que «Maître du jeu» – © Stefano R. Torres

Du plateau à tartine au plateau de jeu de rôle
À ma plus grande surprise, j'apprends que pour son projet, Grégory Thonney a choisi de préparer une partie de jeu de rôle au festival sus-mentionné. Personnage tout aussi atypique, par ses phrases hésitantes, son regard dans le vide et ses mouvements infinis, il me raconte son idée baptisée Vagabondage imaginaire: un jeu de rôle comme les autres, à la différence qu'il permettra aux joueurs d'accomplir, chacun leur tour, la tâche du Maître du jeu (ou MJ) – c'est-à-dire donner le cadre de l'histoire, pour permettre aux joueurs de s'y mouvoir. C'est alors que surgit le thème «liberté et contraintes», dans la mesure où, bien que le (ou la) MJ ait la possibilité de mener la partie n'importe où (du monde des dinosaures à un univers post-apocalyptique), sa liberté s'arrête là où commence celle des autres joueurs, à savoir leur possibilité de voir, de ressentir et d'agir comme ils le souhaitent. La partie se veut ouverte à toute personne souhaitant découvrir le «jeu de rôle». Que faire si mener le jeu s'avère trop compliqué pour des débutants ? «C'est ma grande angoisse!», répond Grégory, raison pour laquelle, en plus d'encadrer les parties, il a décidé de créer lui-même un «petit fascicule» contenant les règles du jeu.
L'étudiant de 24 ans s'était auparavant déjà intéressé à ce type de jeux pour un projet dans le cadre des Maîtres de la Caverne: un documentaire-fiction intitulé Coups de dés lui avait permis d'aborder cet univers sous un angle différent de celui dénigrant, voire méprisant, habituellement emprunté par les médias et le monde académique. Le film nous fait comprendre que le jeu de rôle est un «jeu», autant dans le sens du divertissement que dans celui du «jeu d'acteur» ou de comédien. «Faire ressentir au gens ce côté créatif», c'est bien ce que recherche Grégory, même s'il affirme s'éloigner de son moyen-métrage: «Ici, je veux juste utiliser le medium jeu de rôle», précise-t-il.

Michael Groneberg introduit le banquet au Foyer de la Grange – © Stefano R. Torres

Partage d'une vie
Après une brève prise de parole de Michael Groneberg, les présentations peuvent commencer. Les participants ont pris place autour de petites tables rondes de cafés italiens, munies de quoi se sustenter. À la surprise générale, Charlotte Hebeisen, première intervenante, confesse à l'audience la différence dont est atteint son corps depuis sa naissance: le myéloméningocèle (forme la plus grave de spina bifida). Ce problème de développement du tube neuronal mène à une opération nécessaire dès la naissance, afin que la moelle reste à l'intérieur du tube. L'opération a pour conséquence l'inefficience de certains organes: en l'occurrence les intestins et la vessie. Depuis ses 20 ans, l'issue de ces organes sont remplacés par des trous appelés «stomies» qui débouchent sur des poches remplaçables, placées sur le ventre de la jeune femme.
Comment faire pour partager une telle expérience, dans laquelle le corps est quotidiennement ressenti, constamment éprouvé? C'est ce même défi, cette prise de liberté d'exprimer la contrainte, qui constitue la base de son projet. Bien que ce dernier soit encore en construction, Charlotte explique qu'il sera constitué de deux parties. Dans la première partie, plus personnelle, il s'agira de créer un double monologue se déclinant en trois actes. Le premier acte aura le rôle du monologue mental qui prend conscience du corps à travers les divers pronoms de la langue française. Le monologue du second acte sera l'expression du corps qui s'interroge dans la difficulté de sa propre acceptation: vivre avec la maladie ou la détruire en perdant la vie? Acceptée la première possibilité, le troisième acte constituera la réconciliation entre le corps et l'esprit et mènera logiquement à la seconde étape du travail, l'aboutissement du projet: le partage. Charlotte invitera alors les intéressés à écrire et illustrer les pochettes qu'elle placera sur son corps, puis qu'elle prendra en photo.

Bureau de travail de Charlotte Hebeisen – © G. Lachat

Une courte pause entre les présentations me permet de m'entretenir avec cette étudiante de 28 ans, en Master de philosophie et de français. Emmitouflée dans son écharpe en coton blanc, une cigarette à la main, elle me raconte avoir pris sa décision il y a trois jours seulement. L'idée, elle, remonte à bien plus loin, mais devait prendre son temps pour mûrir. Présenter son projet au banquet était un moyen de se lancer une fois pour toute, même si «Michael ne met pas d'obligation par rapport au rythme des projets», insiste-t-elle: le gourou est ouvert à des propositions de délais qui ne sont pas forcément liées aux festivals. Cette présentation lui a aussi permis de s'ouvrir et de se rapprocher des personnes qui étaient dans la salle: «Quand je parle avec des amis qui ne connaissent pas ma maladie, j'ai le sentiment de leur mentir.» Étant donné la fraîcheur du projet, pour l'instant nommé «A'corps», il ne passera pas au festival, mais est déjà prévu pour le mois de juin.

La soirée continuera jusqu'aux alentour de 22 heures, avec l'exposé d'autres projets prévus au Festival Fécule, dont «la théorie» semble finalement davantage constituer la liberté que la contrainte. Parmi eux, une pièce de Molière mise en scène par Julien Bovier, ou encore la Synergie monadique, une représentation impressionnante mêlant rap-slam-poésie et saxophone par Simon Monseu et Jérémie Steiger. Deux futurs (voire actuels) artistes de la scène, parlant comme des frères et, pourtant, rencontrés par hasard quelques mois auparavant. La liste n'est pas exhaustive. Pour les intéressés, les projets des Maîtres de la Caverne diffusés au Festival Fécule auront lieu les 24, 25 et 27 avril, le programme complet se trouvant sur le site de l'association. Quant à la partie de jeu de rôle, les places ne sont pas illimitées!

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