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«La langue française favorise le genre féminin» Tribune de Jean-Claude Usunier, professeur à HEC Lausanne

Jean-Claude Usunier, professeur à HEC Lausanne
La lecture de l’interview de Judith Butler dans l'Uniscope (page 5 du no. 588, 4-11/1-12 2013) m’a intéressé et a suscité les réflexions suivantes. J’ai d’abord découvert la signification du mot « épicène » dans le dictionnaire comme se disant, «d’un nom, d’un pronom, d’un adjectif qui ne varie pas selon le genre». «Crapaud», «Dominique», «les», et «grandiose» sont épicènes, mais les mots épicènes sont rares en français. Effectivement la langue française est hyper-genrée puisqu’elle n’admet pas de neutre, à l’instar de l’anglais et de l’allemand qui offrent ainsi une intéressante possibilité «transgenre».

Même si «brute» est féminin
La langue française se permet pourtant de changer le genre de quelques mots quand ils passent du singulier au pluriel. Par exemple le fait qu’«amour» au singulier soit masculin et au pluriel féminin, n’indique-t-il pas que tout cela est purement arbitraire? A moins que ce ne soit un signe très profondément enfoui que la fidélité en amour est une invention féminine (les femmes n’aurait qu’un amour, alors que les hommes auraient des amours variées). On distingue quand même qu’en moyenne ce qui est physique, simple, et grossier est plutôt masculin comme les mots génériques «homme» ou «individu». Mais lorsqu’il s’agit du même concept sous son versant sophistiqué, psychologique et même spirituel, l’homme devient «une personne», «une âme», «une créature», ou «une individualité». «Le pays» devient «une nation». C’est vrai que la «brute» est de genre féminin et que l’avarice est féminine alors que les brutes sont (presque toujours) des hommes et les avares souvent. On trouve ainsi des contre-exemples. Ce qui laisse penser que, même si la langue révèle - peut-être - un fonds culturel machiste, un examen approfondi suggère qu’au lieu de porter globalement un jugement de valeur défavorable sur le féminin, la langue – et pas seulement la langue française – valorise le genre féminin dans l’ordre de l’esthétique, des vertus, des qualités, des concepts. Souvent avec des terminaisons en –ion, -ude, -ité, -ence, -ance, laissant au masculin, les fins en –isme, liées au pouvoir, à l’idéologie, et, de façon générale, aux systèmes de pensée un peu inflexibles, dogmatiques et décontextualisés.

«Mignonne allons voir si rose»
Je me suis dit: pour voir, tentons d’épicénéiser un texte français classique. Mon choix s’est porté sur un célèbre Sonnet de Ronsard, dont le premier vers est : «Mignonne allons voir si la rose». Je suggère de changer ce premier vers en «Mignon-ne allons voir si rose», supprimant l’article défini genré «la» et mettant le premier mot en genre double. La licence poétique (pas d’article défini) permet de conserver le vers décasyllabique. En plus cela élargit la perspective genre en n’excluant pas que Ronsard ait pu aussi s’intéresser aux garçons. Mais ensuite cela devient plus dur car rien n’est épicène, ni même épicénéisable dans ce malheureux sonnet tiré des Amours (féminines) de Cassandre (genre féminin, élargissant là encore la perspective genre). Il y a dans les treize autres vers beaucoup de mots féminins (quatorze contre neuf mots masculins). A la fin je renonce et je comprends la remarque de Judith Butler suivant laquelle il est très difficile de transférer le mot «genre» et de stabiliser ce terme dans des lexiques divers.

Judith Butler, philosophe américaine, théoricienne de la performativité du genre © Dr.

En fait tout part du mot anglais gender et de l’expression «gender studies» qui s’est imposée dans un univers académique globalisé dominé par les universités américaines. On peut noter les grands mérites de l’anglais, en tant que langue épicène. La neutralisation presque générale des mots est une opportunité. Dans une langue faiblement genrée, l’indifférenciation promeut la non-discrimination. En anglais, les articles définis et indéfinis sont épicènes, l’absence d’accords en genre des adjectifs, des participes passés, etc. en font la langue «dé-genrée» idéale. Une rare exception est l’accord en genre des pronoms possessifs. L’anglais accorde quand même en genre, mais avec le possesseur (ou la « posses-rice »), contrairement au français (qui accorde avec le genre de l’objet possédé, indépendamment du genre du possesseur ou de la posses-rice ), cependant que l’allemand, se révélant en l’occurrence hyper-genré, accorde à la fois avec le genre de l’objet/la chose possédée et le genre de la possesrice/possesseur.

Le français, une langue politiquement incorrecte

Que faire quand on a une langue politiquement incorrecte? La transformer par épicénéisation forcenée paraît difficile. Mes élaborations ci-dessus, sans le montrer, l’illustrent. On peut à la rigueur récupérer quelques astuces translinguistiques comme utiliser le pluriel pour indiquer un rôle générique («citizens» au lieu de «le citoyen», «consumers» au lieu de «le consommateur»), mais cela ne sert pas à grand-chose car il faut continuer avec les pronoms personnels genrés comme «ils» ou «elles», alors que le «they» anglais est épicène contrairement à «he» et «she». La solution qui semble donc s’imposer est de passer progressivement tous à l’anglais, langue faiblement genrée par excellence, qui sera le véhicule idéal d’une société ouverte, homogénéisée par l’indifférenciation, centrée non pas sur l’égalité entre êtres différents (comme dans la perspective européenne problématique mentionnée par Judith Butler), mais sur l’élimination de représentations de la différence parasitées par des idéologies du genre dépassées qui s’inscrivent au cœur de beaucoup de langues, dont le français et l’allemand. Je confesse que je fais plutôt partie des brontosaures tels qu’on peut les voir magnifiquement animés dans Jurassic Park de Steven Spielberg. Comme toutes les espèces en voie de disparition, dont les jours sont comptés mais encore nombreux, je (épicène), broute (épicène), l’herbe (genre féminin) dans ma langue (genre féminin), que je trouve certes hyper-genrée, mais féminine.

Jean-Claude Usunier, professeur à HEC Lausanne

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