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Culture
« Il faut que ces images existent. »
Au début du mois de juin, le photojournaliste Eric Bouvet était de passage à Lausanne pour y donner une conférence. Ce globe-trotter a photographié la plupart des événements qui ont marqué ces trente dernières années, de la chute du mur de Berlin à la prise du bunker de Mouammar Kadhafi, en passant par la crise des migrants. Rencontre avec ce photographe exigeant aux clichés emprunts d’humanité.


© Eric Bouvet
A l’heure où il est plus qu’essentiel de comprendre notre passé pour saisir les crises traversées aujourd’hui, les traces sont indispensables. En cette période de théories du complot en tout genre et de la post-vérité, les sources et les témoignages de notre histoire sont déterminants pour prouver les faits. Eric Bouvet, photographe français qui a reçu cinq Prix World Press Photo, a bien compris cet enjeu de mémoire. Irak, Afghanistan, Lybie ou encore Tchétchénie ne sont que quelques lieux parmi les endroits où il s’est rendu pour photographier l’actualité et rendre compte au public de ce qui s’y déroulait. Selon lui, photographier sert à témoigner, mais aussi à documenter l’histoire. Ce but de collecter des images pour la postérité entre sans cesse en conflit avec les valeurs du photographe, tension au centre de laquelle se trouve cette question souvent débattue: que monter? «Je me suis censuré toute ma vie, explique Eric Bouvet. Quelque part j’étais fier de ne pas avoir à montrer au spectateur et au lecteur ce que j’ai été obligé de subir. Parce que moi, j’ai choisi de le voir, mais pas eux. Sauf que c’était stupide, parce qu’il faut que ces images existent, il faut qu’elles restent pour l’histoire. Et même si elles avaient été trop dures à sortir sur le moment, avec le recul, elles ont une autre signification, une autre visibilité.» En 1985, le photographe se rend à proximité de l’éruption d’un volcan en Colombie. Sur place, parmi les décombres résultants d’une coulée de boue, il découvre avec plusieurs journalistes Omayra, une jeune fille coincée dans les débris, et que personne ne peut sauver. Au contraire de ses collègues qui la filment et réalisent des portraits, Eric Bouvet préfère la photographier dans un plan large, pour montrer le contexte de désolation qui l’entoure. Malgré cette prise de distance, il recevra comme les autres journalistes une pluie de critiques choquées. Pourtant, en écoutant Eric Bouvet, on comprend le profond respect qu’il porte envers ses sujets et son éthique: «Je ne prends jamais personne en défaut. Dans la photographie de rue, si quelqu’un a un mauvais geste, une personne en train de vomir par exemple, je ne la prends pas en photo; cela ne m’intéresse pas. Je crois que si j’ai duré aussi longtemps, c’est que je fais attention aux gens. Je ne suis pas un saint, mais j’ai toujours fait attention aux gens que je photographie. De nombreuses fois, je me suis censuré car je ne voulais pas montrer l’état dans lequel la personne était.»

Si ses photographies ne montrent pas tout, on sent qu’Eric Bouvet a beaucoup vu et éprouvé. Au début des années 1990, il se rend en Somalie, à Baidoa, épicentre d’une terrible famine. Malgré les guerres qu’il a pu couvrir et la barbarie humaine qu’il a pu y trouver, c’est selon lui une des choses les plus dures qu’il a pu voir. Il emmagasine donc beaucoup lors de ses reportages, mais réussit aussi à prendre de la distance avec les expériences et émotions accumulées. «C’est peut-être parce que je suis quelqu’un de simple et que j’évacue relativement vite. Sur le moment tu fais avec. Mais il y a des moments où tu sombres dans la folie et où tu fais des crises de nerfs.» Comme en 1988, à Belfast, lorsqu’un attentat est commis pendant les funérailles de militants de l’IRA, ou encore à Grozni, en Tchétchénie en 1996. Lors d’un cessez-le-feu, Eric Bouvet découvre des Russes et des Tchétchènes fumer ensemble alors que quelques heures auparavant ils se tiraient dessus et que leurs camarades morts sont encore au sol autour d’eux. «Cela te tourne la tête, cela ne tient pas.» De plus, sur le moment, il vaut mieux ne pas se laisser emporter par ses émotions, sous peine de perdre le contrôle de la situation. Il y a quatre ans, le photojournaliste s’est rendu à Maïdan, au moment de la révolution ukrainienne. Un jour, il se retrouve coincé au centre des affrontements: «une souricière, raconte-t-il. La trouille il faut la gérer, la garder bien dans le bide. Si vous la laissez monter, c’est là que vous faites des conneries.» Avant même de diriger son appareil photo, il faut gérer la situation.


Tripoli, Lybie, août 2011. © Eric Bouvet



Prisonnier d'un commando russe. Tchétchénie, 1995. © Eric Bouvet



Etre photojournaliste n’est donc pas qu’une affaire de mécanique. Il est nécessaire de connaître le sujet que l’on prend en photo et d’être malin. Lorsqu’Eric Bouvet a travaillé sur la communauté alternative Rainbow Family – il s’intéresse aussi aux sujets de société et couvre des thèmes plus paisibles –, le photographe a décidé d’utiliser des appareils photos entièrement mécaniques, par respect pour la communauté et pour augmenter ses chances d’y être accepté. En amont, pendant le reportage et au moment d’éditer, il mène une réflexion sur ce qu’il souhaite raconter. «Il ne faut jamais tout montrer, avance-t-il. Si on montre tout, on donne la solution très rapidement au lecteur. L’important, c’est qu’il se questionne. Si on lui donne une partie seulement, il va réfléchir. C’est alors gagné.» Sur place, que ce soit au festival Burning Man ou en Afghanistan avec l’armée française, l’enjeu est surtout de s’adapter à ceux qui l’entourent: «Tout dépend de la civilité, l’ethnie, la langue, la religion. C’est toujours un exercice de style, il faut être caméléon. S’adapter à la personne en face. C’est un bon exercice qui permet de rester très souple d’esprit, pas borné.» Pour certaines des situations auxquelles il a fait face, on peut toutefois se demander comment il a pu ne pas prendre position, tolérer ce qui se déroulait sous ses yeux. Lorsqu’il accompagne un commando russe en Tchétchénie, des otages sont ainsi torturés et exécutés devant lui. Le photojournaliste explique: «Je suis moi-même sur la ligne du rasoir. Le risque, c’est que les Russes se disent que j’en ai trop vu. Je fais profil bas tout le temps. Je ne sais pas si je ne vais pas disparaître juste après.»

Malgré les risques pris et la variété des sujets couverts, Eric Bouvet n’est pas satisfait de ses photos. Il est content de son parcours, mais ne se trouve pas doué et pense qu’il n’a pas assez fait pour être meilleur. Mais il rappelle que «ce qui est important, c’est les gens sur place, qui souffrent. C’est le contenu; moi, je ne suis pas à plaindre.» Quand on regarde ses photographies, on ne peut pas s’empêcher de le trouver dur avec lui-même, tant, justement, elles réussissent à témoigner de ce que vivent les gens au-delà de nos frontières. L’histoire l’en remerciera.


Eric Bouvet travaille actuellement sur les Français pour une future exposition à Arles. Pour découvrir son travail: ercibouvet.com


Rainbow Family, 2012. © Eric Bouvet

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