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Culture
Chronique - Quatrième chapitre : À la frontière du visible
Comme vous l’aurez deviné, ou non, le sentier 24 Stops (2015) de Tobias Rehberger nous mène en balade le long d’un paysage entre architecture et nature. Elle se termine dans une petite cour, celle de la plus importante référence en terme d’art contemporain et ultra-contemporain en Suisse : la Fondation Beyeler.

En 1997, le collectionneur Ernst Beyeler voulait un toit pour abriter ses trésors d’art contemporain qui ne pouvaient reposer en Suisse par manque d'infrastructures adéquates. Il décide alors de confier une telle tâche à l’architecte, déjà célèbre pour avoir dessiné le Centre Pompidou de Paris, Renzo Piano. La particularité du bâtiment est celle de rendre accessible la collection sur un seul et même niveau. Son toit de verre mat confère une lumière naturelle sans ombre pour admirer les œuvres exposées à l’intérieur. Les piliers sont construits de pierres de parement rouge rappelant ainsi celles des monuments historiques de la ville de Bâle. La Fondation semble ainsi s’intégrer comme si le bâtiment avait toujours existé. À l’entrée de la Fondation, des nénuphars, flottant à la surface de l’étang, font référence à un joyau de la collection, les Nymphéas de Monet. Un bâtiment au caractère intime qui lie avec élégance art, architecture et nature.

Habituée à présenter des grands noms de l’histoire de l’art contemporain, l’institution a pris un risque cet été : faire peau neuve et se consacrer ainsi à sa première vaste réflexion autour du médium de la photographie. L’exposition présente les travaux Wolfgang Tillmans, dont l’institution garde déjà précieusement un splendide ensemble d’oeuvres de l’artiste, et elle constitue ainsi l’opportunité d’une première rétrospective de l’artiste allemand sur la scène artistique internationale. La liberté de regarder est la grande exposition de l’été, qui compte pas moins de 200 clichés datant de 1986 à 2017, proposée par la Fondation Beyeler jusqu’au 1 octobre.



Photo 1 : © Tiago Morais. Renzo Piano, Musée de la Fondation Beyeler, 1997.


Né en 1986, Wolfgang Tillmans grandit dans la petite ville allemande de Remscheid. Ce n’est qu’à l’âge de 20 ans que le jeune artiste découvre la photographie. Une passion qui le fait voyager et dont la première destination est Bournemouth afin d'entreprendre des études en photographie. Il séduit déjà le public suisse lors de sa première exposition sur nos terres au KunstHalle de Zürich en 1995 puis renouvelle l'expérience en 2012. La reconnaissance de l’artiste monte d’un cran quand, en 2000, il devient le premier artiste photographe mais aussi le premier artiste non-britannique a recevoir le célèbre prix internationale d'art, le Turner Prize. Ces dernières années, son travail s’est surtout tourné vers une pratique d’installations alliant lumière et musique et d’un nouveau genre en photographie.

L’exposition se veut innovatrice, basée autour d’une nouvelle perception de la photographie. Elle a été pensée autour de la notion d’image même. L’interrogation qui traverse toutes les salles est alors la suivante : Comment Wolfgang Tillmans a-t-il su faire de la photographie un véritable langage à la fois visuel et expressif ? Qu’est-ce que toutes ces photographies si différentes ont en commun ? On s’attend toujours à ce que la photographie restitue, de manière plus ou moins fidèle, la réalité. Ce que l’on voit sur le cliché, c’est alors ce bout, cet extrait de la réalité. Cette manière de penser la photographie ne peut être appliquée à Tillmans. Ces œuvres doivent être perçues en lien avec sa personnalité. L’implication et la position de l’artiste dans certains contextes sociaux et politiques sont alors la clé de la compréhension de son travail. De plus, il joue avec les frontières poreuses, fragiles entre le monde visible et invisible. De cette façon, ce qui rend ses œuvres uniques, c’est ce quelque chose qui est intangible dans la réalité, imperceptible à l’oeil nu et indéfinissable par les mots.

Dans la première salle, on retrouve Chemistry (1992), une série de photographies de petit format prises lors d’une soirée au Chemistry Club de Londres. Le photographe allemand a connu son heure de gloire dans les années 1990 quand il documente à l’aide de clichés, presque devenus de véritables icônes, la Youth Culture berlinoise, londonienne ou encore new-yorkaise. Il puise de cette manière son inspiration directement dans cet environnement qui l’entoure et dont il fait aussi partie intégrante. Pour lui, les boîtes de nuit sont un lieu où, par le biais de la musique, le corps se perd et se connecte aux autres corps environnants. Elles sont aussi un lieu de liberté, de désir humain voire même utopique. Un lieu exempt de contraintes et de contrôle social, une existence hors des normes et qui prend un sens politique. Un lieu de déperdition qui exprime le lien entre le privé et le politique pour une jeunesse fougueuse.



Photo 2 : © Tiago Morais. Wolfgang Tillmans, Série : Chemistry, photographie, 1992.


Plus loin, la pratique du portrait est une part importante du travail de l’artiste. Ses portraits ont avant tout pour sujet ce qui est sous-jacent, ils ne s’intéressent pas directement au sujet qui est devant la caméra. Le photographe veut saisir bien plus que cela. Ils traduisent la complexité de la personnalité parfois contradictoire d’une personne dans son entièreté. Ils sont l’expression même de la singularité du sujet. Pour cela, le photographe met en évidence les différentes facettes des personnes par l’habit, le contexte, la pose et les expressions. Il s’en dégage alors une intense présence, une sentimentalité par le caractère direct, spontané de ses clichés. À côté de ses portraits trônent des natures mortes, genre vénéré depuis des siècles par les artistes et symboles du temps, de l'impermanence et du superflu. Si les pratiques du portrait et de la nature morte sont opposées dans l’histoire de la peinture, cet énoncé s’avère faux concernant les productions de Wolfgang Tillmans. C’est-à-dire que les individus vivent entourés d’objet en tout genre. L’objet fait partie intégrante de notre personne, de notre vie. Ainsi, l’artiste fait dialoguer les objets, les lieux, les individus et le temps. En cela, ses natures mortes sont une forme de paysage qui vient s’ajouter aux portraits.

Dans les années 1990, Tillmans découvre la possibilité de réaliser lui-même ses propres tirages avec toutes les erreurs qui peuvent en découler. Il va alors provoquer délibérément des incidents. La manipulation d’erreurs constitue ainsi le point de départ d’un nouveau genre en photo : les Interventions Pictures. Ces clichés abstraits, au sens où la reconnaissance du sujet n’est pas directement visible, restent cependant très liés à la réalité. Le spectateur est incité, même forcé, à associer ce qu’il voit à une réalité : des traces de couleurs, de la lumière, un geste. L’artiste crée l'illusion de la réalité , une image entre réel et fabriqué.

L’une des plus belles séries dites abstraites de l’artiste reste, sans aucun doute, celle de Faltenwurf - Drapés (1991-2016). Des vêtements froissés, lissés, en boule ou étendus forment une série où l'intérêt du regard du photographe se tourne vers la problématique suivante : Comment reproduire sur une feuille de papier, le drapé d’un tissu onduleux ? Wolfgang Tillmans réussit à traduire la tridimensionnalité d’un drapé sur une surface bidimensionnelle comme c’est le cas avec la série de Paper Drop (2006-2011). Le papier photographique devient lui-même sujet de la photographie. D’un mouvement gracile et sensuel, la moitié de la feuille vient se recourber sous la tension pour se dissoudre et prendre la forme d’une goutte. À mi-chemin entre abstraction et figuration, la photographie devient alors objet voire sculpture.



Photo 3 : © Tiago Morais. Wolfgang Tillmans, Ostgut Freischwimmer left, photographie, 2004.


Quant à la scénographie, les photographies sont disposées ici et là, scotchées ou simplement épinglés à même le mur. Même si le mode d’exposition modeste et quasiment absurde, à première vue, laisse à désirer, il est une volonté de l’artiste. Ce dernier propose un mode de présentation nouveau et anti-hiérarchique. Jamais les œuvres ne sont encadrées, ni disposées les unes à côté des autres et jamais à la même hauteur. Les œuvres sont disposées de manière presque aléatoire. Des œuvres de tailles monumentales cohabitent avec des plus petites, des photos abstraites dialoguent avec des figuratives. Cette disposition, qui ne respecte pas une chronologique rationnelle, permet de créer une récit narratif entre les images puis de marquer l’importance de chacune d’entre elles malgré leurs relations. Cette présentation s’avère beaucoup plus agréable que ces cadres abondamment décorés d’ornements en tout genre qui n’ont que pour utilité de surcharger l’oeuvre et de fatiguer le visiteur.

En conclusion, l’exposition est alors, comme le dit Wolfgang Tillmans lui-même, tournée vers un concept de liberté de regarder, de faire, de jouer, de vivre, d’aimer. Il faut regarder de près, comparer comme le suggère la disposition des oeuvres. Ces clichés capturent un moment de beauté éphémère. Le but n’est pas de noyer le monde d’images mais de transformer des choses simples en des photographies uniques et rares. Tillmans pose alors la question de savoir quelle attention nous portons à notre environnement, à nos actions individuelles au quotidien. Les photographies de Tillmans regardent le monde à travers des yeux sans peur. Son but est de montrer la beauté où on ne croyait pas la trouver. Pour toutes ces raisons, les travaux dévoilent une perception nouvelle du monde ; celle de Wolfgang Tillmans. C’est là où réside toute la beauté de ses clichés.
Bien que l’exposition soit intéressante pour un public connaisseur et que les clichés soient pour certains visuellement intéressant, elle peut apparaître cependant bien plus complexe voire minimaliste pour un public non-avisé en cause un fond qui reste peut-être trop conceptuel voir banal. Pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens de s’acheter une de ses photographies, n’hésitez pas à vous procurer le catalogue d’exposition qui regroupe l'entièreté des clichés exposées. S’il vous reste du temps, profitez-en pour aller faire un tour à l’exposition Remix Collection ou encore l’une des performances de Tino Sehgal.

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