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Culture
Une idée johnwaynienne de la cordialité
Avec Le Dieu du carnage, Yasmina Réza propose de plonger au cœur du quotidien et d’en dégager ce qui est parfois invisible, à savoir les non-dits de la société. A travers un motif simple et commun : une rencontre entre parents, les spectateurs sont amenés à s’interroger sur notre rapport aux normes et à la citoyenneté d’aujourd’hui de même que sur les représentations qui en sont à l’origine.

C’est au cœur d’un appartement modern style que commence Le Dieu du carnage. Un décor à la fois simple et élégant, blanc et lumineux, nous accueille chez les Houillé. Ce couple d’une quarantaine d’années a invité les Reille, un autre couple de la même tranche d’âge, parce que leur fils Ferdinand Reille a frappé Bruno Houillé, son camarade, avec un bâton. En parents modernes et civilisés, les quatre engagent une discussion en vue de résoudre le problème. Tout d’abord modérés et conciliants, les protagonistes basculeront très rapidement sur une pente glissante. Face aux conventions, ils finiront par prendre position et sortiront des normes sans modération.

Yasmina Réza, publie Le Dieu du carnage en 2007. La pièce rencontre très tôt un vif succès et est adaptée et jouée par plusieurs troupes. Suite à ce succès et à cet engouement, Roman Polanski décide de collaborer avec la dramaturge afin de faire de sa pièce un film. Ce sera Carnage sorti en salles en 2011. Compte tenu de la longue histoire que traîne cette pièce, Georges Guerreiro et la Baraka et Helvetic Shakespare Company n’ont pas hésité à relever ce défi de taille. En restant à la fois très fidèles au texte et en gardant une mise en scène plutôt classique et sobre, les comédiens ont joué sur leurs capacités à rendre vivants ces personnages dans une situation tirée du quotidien. En effet, dans une pièce comme Le Dieu du Carnage, la représentation ne tire pas sa force du décor mais de la représentation que le spectateur peut se faire des différents personnages. C’est en créant un sentiment d’altérité que les personnages peuvent prendre vie et nous amener à ressentir ce dieu du carnage en nous.

Très rapidement, le spectateur se rendra compte que le salon de l’appartement des Houillé devient le centre de la représentation. Celui-ci, plutôt épuré, ressemble à un appartement bourgeois avec ses fauteuils moelleux, sa table basse moderne et surtout son mur blanc à lampes sobrement décorés. Sur la table, quelques livres d’art appartenant à Véronique Houillé, écrivaine et vendeuse dans une librairie, pendant qu’un pot de tulipes jaunes trône au centre du meuble. Assise avec son Macintosh, Véronique relit les principaux éléments du litige entre son fils et celui des Reille. A l’opposé, Michel Houillé « déguisé en type de gauche » est lui aussi assis avec sa chemise blanche et dans une posture sereine. Tandis qu’au centre, Alain et Annette Reille semblent tenter de masquer leur inquiétude. Telle est l’apparente scène d’ouverture de la représentation. Un début in medias res voulu par l’auteure qui laisse ainsi à l’imagination du spectateur la liberté de se représenter les événements.


©Marc Vanappelghem


En partageant cafés et opinions, les échanges entre parents vont bon train et l’affaire semble presque résolue. Alain, avocat pragmatique, s’ennuie et ne cesse d’être inquiété par son portable. Mais Véronique, moralisatrice et pédagogue, insiste sur quelques sous-entendus, si bien qu’elle rouvre la blessure et envenime le débat. Annette et Michel ne se laissent pas emporter et tentent d’être conciliants pendant qu’Alain essaie d’arranger une affaire d’industrie pharmaceutique.

C’est au moment où Michel raconte son passé de chef de bande que l’on commence à réaliser que cet entretien formel risque de basculer à tout moment. Alain et Michel, sont d’accord sur la conduite que doit adopter un homme. Ils présentent ainsi « leurs modèles » et le spectateur voit défiler une fresque allant d’ Ivanohé à John Wayne tout en passant par Spiderman, tous comme avatars de la virilité. Mais Véronique et Annette ont aussi leur mot à dire sur la ce sujet. C’est vrai, qui de mieux qu’une femme peut opiner à ce propos ? Alors le spectateur se rend compte que Michel n’est pas si courageux que ça puisqu’il a peur d’un hamster et que l’addiction téléphonique d’Alain le diminue grandement. Assurément, on en rira.

Face au désintérêt d’Alain, Annette angoisse, se sent mal, elle finit par vomir à la fois sur les livres de Véronique et sur le costard d’Alain. Véronique, terrifiée, voit ses précieux livres sous un tas de bile. Pendant que le couple Reille s’en va se nettoyer dans la salle de bain, les Houillé explosent petit à petit et nous dévoilent un côté de leur personnalité assez peu humaniste. Véronique laisse alors éclater son animosité envers cette « fausse » Annette tandis que Michel avertit que « lui il faudrait pas qu’il me chauffe trop ». Les deux couples déjà opposés dès le début de la pièce puisque venu pour régler un différent voient leurs différences s’accentuer de plus en plus. Mais là encore se produit un nouveau bouleversement. Annette, restée calme et donnant une image de « maman-modèle » reprend des forces et montre « sa fausseté ». Tandis que Véronique s’épuise, Michel se dévoile « sous un jour horrible » mais qui fait sourire et montre à quel point les apparences peuvent parfois être trompeuses. On atteint alors un moment fort de la pièce. Les deux couples ne s’entendent définitivement plus, souhaitant presque s’éliminer mutuellement. Or ils ne peuvent pas, le différent n’est pas résolu (et ne le sera probablement jamais). Les masques tombent et on découvre des caractériels, des hypocrites, des « militants de la civilisation » ou des nihilistes. Au-delà des dits, on devine une intention de confrontation. Quelques gestes de violence physique apparaissent. Et si les parents reproduisaient ce qu’ils reprochent à leurs enfants ? Et si finalement cela ne servait à rien de se cacher derrière ces manières de savoir-vivre qui ne marchent pas ? Surprenant, amusant et même angoissant, l’épisode dévoile une part d’animalité que chacun possède en soi et que l’on redoute, mais sur laquelle nous n’avons pas un grand contrôle.


Personnage complexe, Véronique croit au « pouvoir pacificateur de la culture ». Elle représente un ordre éphémère confronté sans cesse aux pulsions bestiales des hommes. L’affaire du Square de l’Aspirant-Dunant lui donne le prétexte d’entamer une mission civilisatrice auprès des Reille. A l’instar d’un Bernard-Marie Koltès dans Sallinger qui plaçait la civilisation dans un personnage féminin afin de conter « une petite histoire avec moralité ». (Bernard-Marie Koltès, Sallinger, Les Editions de Minuit : Paris, 2007)

Malheureusement certaines personnes se positionnent contre cette morale toute préparée, c’est le cas d’Alain, homme habitué à voir la pire des violences, qui voit en Véronique une femme dramatisant pour une querelle d’enfants. Si Véronique y voit les signes d’une future dégénérescence, Alain voit cela comme un processus civilisateur puisque « de tout temps les gamins se sont castagnés dans les cours de récré » et que la société s’en porte bien. Toutefois, ces positions ne sont pas clairement explicitées (tout du moins au début de l’entretien). Elles se dévoilent à nous en même temps que les nouveaux personnages apparaissent. Par ailleurs, plusieurs fois les personnages disent que cet entretien est absurde, inutile, insensé. Mais ils restent à discuter peut-être que finalement ils ne peuvent exister véritablement qu’en se confrontant, à huis clos, à leur contraire.

Finalement Le Dieu du carnage ce n’est pas un choix, c’est un constat. A force de se cacher derrière la civilisation, on en oublie que derrière l’ordre, il y a le chaos. Et qu’à tout moment, tout peut basculer, même pour une querelle d’enfants.

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