X
X
L'auditoire

Téléchargez le dernier numéro de L'auditoire !

auditoire

Archives

time_machine

Remontez dans le temps ! Retrouvez tous les anciens articles de L'auditoire ici.

Rejoignez-nous sur Facebook

Suivez notre actualité au quotidien; retrouvez chaque jour articles, concours et photos!

Facebook
Culture
Rihanna, le roi Lear et Josef Fritzl : Shakespeare revisité par Marielle Pinsard
Après un passage au festival de La Bâtie, le dernier spectacle de Marielle Pinsard, Les filles du roi Lear ou la véritable histoire de Rihanna, retourne dans son lieu de création : l’Arsenic. Le titre est intrigant, les artistes sont du coin, l’histoire est un grand classique et le thème est des plus intéressants ; il n’en fallait pas plus pour que L’auditoire aille y fourrer son nez. Reportage et précisions autour de la création.

La genèse


Le roi Lear et Cordélia (© Isabelle Meister)
Le projet naît en 2012 : Marielle Pinsard fait alors appel à deux comédiennes, Catherine Büchi et Tiphanie Bovay. Ces dernières ont déjà travaillé sur l’une de ses précédentes créations, Les pauvres sont tous les mêmes ou des chevreuils à vive allure – un texte présenté sous forme de lecture au festival IN d’Avignon en 2005, puis créé au Centre culturel suisse de Paris. Le but : travailler en écriture de plateau – les actrices improvisent et la metteur en scène écrit, même si cette dernière précise que les deux comédiennes en question « écrivent aussi très bien ». Le thème n’est pas encore choisi, et les trois femmes se rencontrent pour en discuter. De là naît l’envie de travailler sur des héroïnes meurtrières, ou que l’on rendrait meurtrières : « et si Juliette avait tué ? »

Le travail de plateau commence alors. « Je ne sais pas pourquoi, mais en faisant des improvisations autour de ce thème, ça tournait tout le temps autour de l’inceste, explique Marielle Pinsard. Du coup on est parties sur ce sujet. » L’histoire du roi Lear s’impose très vite : ce king shakespearien tout-puissant, aux relations assez louches avec ses filles et qui instaure entre elles un « concours d’amour » assez malsain pour décider de qui héritera de la plus grande part de son royaume, semblait parfait pour thématiser la problématique surgie du travail en répétitions.

Le texte

« On a ensuite commencé à potasser autour de la dramaturgie », raconte la metteur en scène. Les recherches les mènent à un ouvrage qui deviendra clé dans la construction de la pièce : La comédie de la loi, du juriste, philosophe et dramaturge belge François Ost. Celui-ci a notamment pour intérêt d’apporter quelques précisions quant à la version anglaise originale. « François Ost parle d’un certain « pacte pervers », explique Marielle Pinsard. Il relève notamment toutes les ambiguïtés présentes dans la langue de Shakespeare. » C’est ainsi que l’auteur choisit de placer le mot dower – « douaire » en français – dans la bouche de Lear, et non dowry – dot. Or, le douaire désigne la portion de biens cédée à une femme par son mari, dont elle jouit après la mort de ce dernier. C’est notamment à travers ce type de choix de vocabulaire que passe la suggestion de l’inceste.

La compagnie visite donc d’abord la version originale avant de se pencher sur la traduction. Elle choisit en outre de mettre le focus sur les filles, d’où le titre de la pièce. « Il s’agit d’une adaptation libre, rappelle Marielle Pinsard. On s’est penchées sur la manière dont chacune des trois filles vit ce pacte pervers. »


Le roi Lear et Cordélia (© Isabelle Meister)
Puis vient le travail d’écriture. En tant qu’amoureuse du texte, Marielle Pinsard avoue avoir un grand respect pour les auteurs classiques (« Je suis une fan de Racine, de Tchekhov, de Dostoïevski »), tout en jugeant intéressant de les confronter avec une époque contemporaine : « J’aime bien mélanger le baroque avec le langage de maintenant, parce que tout à coup tu entends beaucoup mieux le baroque ! Et tu peux entendre comment on parle aujourd’hui, si c’est futile ou non. En mélangeant les genres, tu peux vraiment faire ressortir quelque chose de l’écriture. Et puis je suis quelqu’un qui aime bien rigoler aussi, je pense qu’on n’a pas besoin d’être austère avec les textes. Mais ils sont essentiels. Et tellement beaux… »

Marielle Pinsard avoue d’ailleurs une préférence pour les interprètes, à l’heure où la mode est de tout faire soi-même : « Il y a une tendance aujourd’hui, nourrie par certaines écoles, où le sujet c’est un peu les élèves et pas tellement le théâtre. Ça donne beaucoup de gens qui s’intéressent à leur propre personne. Je suis personnellement assez pour les interprètes : j’ai besoin de comédiens qui sont très bons techniquement, au service d’un texte et pas au service d’eux-mêmes. »

Josef Fritzl

L’une des figures ayant inspiré la création, c’est Josef Fritzl, ce père autrichien ayant séquestré sa fille et ses petits-enfants pendant près de 25 ans dans une cave. Si le personnage n’apparaît jamais explicitement dans la pièce, il participe d’un certain questionnement autour du viol et de la normalité. « Si tu as été violée à huit ans, tu n’as pas forcément compris qu’une limite a été dépassée, qu’il ne s’agit pas de quelque chose de normal, explique Marielle Pinsard. Il y a des gens qui n’ont même pas été menacés par leur agresseur. Quand les enfants de Fritzl sont sortis, ils donnaient l’impression d’avoir recréé une forme de normalité dans cette cave. Une normalité qui nous semble à nous complètement hallucinante, car entièrement recréée par les préceptes d’une sorte de pervers narcissique qui maintenait toute une famille dans sa propre normalité. »

L’accent a ainsi été mis sur cette forme de système recréé en fonction des fantasmes d’une figure majeure dominant les autres et imposant sa vision et ses règles. Il y a quelque chose d’autarcique dans le fonctionnement de la famille de Lear. « Si tu n’es pas dans la société, si personne ne dit que c’est mal, qu’il n’y a aucun repère, pourquoi tu te dirais que ce n’est pas bien ? », s’interroge la metteur en scène. Cette normalité recréée, c’est surtout le personnage de l’aînée, Goneril, qui l’incarne dans la pièce. Si Régane, la cadette, l’accepte moins, Cordélia, la benjamine, ne l’a pas vécue et l’ignore jusqu’à ce que ses sœurs la lui révèlent. Tout est donc parti du rapport différent des trois filles face à ce « pacte pervers ». Sans pour autant tomber dans le pathos : « On n’en rajoute pas une couche : on joue ce qu’on a à jouer, sans accentuer l’aspect psychologique. Je n’aime pas la psychologie au théâtre, avoue Marielle Pinsard. Je trouve qu’il faut jouer ce qu’on a à jouer, point. »

Rihanna, cette héroïne shakespearienne

Si le titre intrigue, c’est surtout à cause de cette phrase, rajoutée à la dernière minute : la véritable histoire de Rihanna.

D’où vient le lien entre les héroïnes shakespeariennes et la chanteuse pop des années 2010 ? Tout est parti de l’idée d’intégrer une quatrième fille, mystérieuse et que l’on ne verra jamais, la « fille du labyrinthe ». Le simple fait de prononcer son nom aurait le pouvoir de tuer le roi Lear. On ignore tout de cette personne qui incarne les non-dits, le secret, l’interdit : est-elle la mère des trois autres ? leur sœur ? les deux ? est-elle séquestrée ? perdue ?

Lors des improvisations sur ce thème, le nom de Rihanna est sorti un peu par hasard. Et celui-ci fait décidément bien les choses. Car il se trouve que la chanteuse partage une quantité incroyable de similitudes avec le personnage tel qu’imaginé par Marielle Pinsard.


Le viol de Cordélia (© Isabelle Meister)


A commencer par la généalogie : Rihanna a en effet des origines irlandaises. Le prénom est d’ailleurs dérivé de Rhiannon, figure mythologique celtique représentant le pendant de l’Ariane grecque. Le lien avec le labyrinthe est établi. Mais ça ne s’arrête pas là. Rhiannon aurait en effet épousé en secondes noces Manawyddan, fils du dieu Llyr, lui-même ancêtre du roi Lear de Shakespeare. Elle aurait eu une relation plus ou moins incestueuse avec son beau-père – le dieu Llyr – dont serait issue une fille. Or, certains fous de généalogie cités par Valérie Maureau – la dramaturge de Marielle Pinsard – se sont amusés à remonter dans la lignée de Rihanna, et ont établi un lien de descendance direct avec cette fameuse fille née de l’union pas toute nette entre Rhiannon et Llyr. Rihanna serait ainsi l’arrière-arrière-arrière-….-arrière-petite-fille de l’ancêtre du roi Lear. Si vous me suivez…

Outre cette parenté généalogique – qui pourrait sembler un brin capilotractée – les liens s’établissent surtout sur le plan symbolique : Rihanna, Rhiannon et Ariane ont ceci en commun qu’elles incarnent un mythe et subissent une forme de malédiction. Toutes trois sont belles, adulées et placées au sommet de la société – Rihanna représentant à la fois le mythe de la star hollywoodienne et de la self made woman. Mais toutes trois sont calomniées, font l’objet d’accusations infondées, et semblent maudites. Ariane est abandonnée par Thésée ; Rhiannon est accusée à tort d’infanticide et maudite par son père ; Rihanna est battue, vendue aux tabloïds par son père, accusée par le grand public de satanisme et de liens avec les illuminatis.

Goneril et Régane évoquent la « fille du labyrinthe » comme « la préférée de papa ». « Papa adore les filles qui dansent comme des putes », ajoutent-elles. Il faut dire que Rihanna signifie également « reine-mère ». L’ambiguïté du lien avec le roi Lear est ainsi entretenue jusque dans l’étymologie du nom.

Ainsi, « quand on dit ‘’la véritable histoire de Rihanna’’, raconte Marielle Pinsard, ce n’est même pas pour faire un gag. C’est réellement plausible, dans ce qu’on voudrait tisser autour de la mythologie des stars, qui ont aujourd’hui remplacé les déesses. »

Tous ces liens ont été longuement réfléchis par Valérie Moreau, dramaturge de Marielle Pinsard. « Elle est attachée au sens ; à mon sens. Elle questionne ma logique », explique cette dernière.


Les tricheurs, Delatour, 1635
Le visuel

La scénographie et les costumes sont nés de l’envie d’entrechoquer deux périodes de l’histoire : le baroque, et aujourd’hui. « On ne peut pas adapter quelque chose sans s’intéresser d’abord un peu à l’époque où ç’a été conçu, comment on bougeait, comment on parlait, affirme la metteur en scène. Donc c’est un mix, il y a des choses baroques et des choses de maintenant. Mélanger les époques et les genres, ça fait aussi partie de mon théâtre. » Les comédiens ont donc pris des cours d’escrime et de gestuelle baroques. Cette dernière, tout comme la langue, ressortent dans certains moments de la pièce, et varient en fonction des personnages : Cordélia, par exemple, « est un peu restée dans le XVIe. C’est celle qui est le plus proche du concept, qui suit les règles. »


La mort de Lucrèce, Preud'homme, 1784
Quant aux costumes, ils sont basés sur quatre tableaux reconstitués sur scène, et qui rythment la pièce : Le roi Lear et ses filles, Les tricheurs, La mort de Lucrèce et L’enlèvement d’Europe. Les plus réussis étant sans aucun doute Les tricheurs (Delatour, 1635) et La mort de Lucrèce (Preud'homme, 1784), reconnaissables dans leurs moindres détails. Un peu factices et très colorés, les costumes laissent ainsi également planer un doute : « Est-ce que Fritzl se déguisait en roi ? Et ses filles faisaient comme si c’étaient des princesses ? On a un peu fait comme si ce n’était pas sûr non plus que ce ne soit pas un jeu, tout ça… »

L’ambiguïté est ainsi maintenue jusqu’au bout, et si quelques aspects de la création pourront paraître obscurs à certains spectateurs, le flou artistique est bel et bien volontaire. Il y a en effet une véritable envie, dans le travail de Marielle Pinsard, de laisser le questionnement ouvert : « Dans mes histoires, il y a toujours beaucoup de pistes. Tu choisis celle que tu veux suivre, c’est un peu à toi de voir. Chacun son regard : j’ai horreur du didactique, j’ai horreur qu’on me dise ce qu’il faut que je pense. Et je trouve que le théâtre, c’est parfois très dangereux pour ça. »

Téléchargez le dernier numéro de L'auditoire !

auditoire

Archives

time_machine

Remontez dans le temps ! Retrouvez tous les anciens articles de L'auditoire ici.

Rejoignez-nous sur Facebook

Suivez notre actualité au quotidien; retrouvez chaque jour articles, concours et photos!

Facebook

Téléchargez le dernier numéro de L'auditoire !

auditoire

Archives

time_machine

Remontez dans le temps ! Retrouvez tous les anciens articles de L'auditoire ici.

Rejoignez-nous sur Facebook

Suivez notre actualité au quotidien; retrouvez chaque jour articles, concours et photos!

Facebook

Recherchez dans les articles

Agenda

Sélection d'événements choisis par la rédaction, pour ne plus rien manquer dans la région.

auditoire

Abonnez-vous, c'est gratuit!

L'auditoire n'est plus envoyé automatiquement à toute la communauté universitaire.
Si vous souhaitez continuer à recevoir notre douce prose dans vos foyers, il vous suffit de remplir le formulaire ci-dessous.

Et si vous nous aimez vraiment beaucoup, vous pouvez souscrire à un abonnement de soutien.