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Culture
Rencontre avec Stefan Kaegi, autour de Situation Rooms
Avec Situations Rooms, du collectif allemand Rimini Protokoll, le Théâtre de Vidy a inauguré sa nouvelle collaboration avec l’ECAL. Le dispositif particulier, invitant le spectateur à incarner dix personnages de suite et à évoluer dans une architecture complexe, a en effet été mis en place dans le studio de cinéma de l’école d’art.

Guidés par un iPad, vingt spectateurs suivent les pas de différents témoins au travers de lieux qu’ils ont fréquentés, tout en écoutant leur témoignage et en reproduisant leurs gestes. L’auditoire a voulu en savoir plus sur la genèse du projet et la volonté cachée derrière ce dispositif très spécial. Nous sommes partis à la rencontre de Stefan Kaegi, membre du Rimini Protokoll.



Stefan Kaegi devant l'une des entrées de Situation Rooms (© Séverine Chave)


Comment est née l’idée de Situation Rooms ? Pourquoi cette thématique des armes, et pourquoi utiliser ce dispositif en particulier ? Pourquoi impliquer à ce point le public ? Quels sont les enjeux ?

Je crois que quand il s’agit des armes, les gens sont prêts à avoir une opinion assez vite. C’est très facile de dire « les armes ne devraient plus être produites », mais apparemment jusqu’à maintenant, personne n’a réussi à convaincre la majorité. On se trouve actuellement dans une situation où la plupart des pays d’Europe exportent des armes. L’Allemagne est par exemple le troisième plus grand producteur et exportateur mondial d’armes, alors que la conscience générale dans le pays est qu’on est un pays pacifique, qu’on ne fait pas de guerres. Mais évidemment, on finit par profiter des conflits.

Et le problème, c’est que si on ne regarde le phénomène que d’une perspective de citoyen européen qui va bien et qui est tout à fait protégé, c’est une autre situation que si on est un Syrien qui s’est fait tirer dessus, mais qui dit en même temps vouloir avoir des armes pour combattre Al Assad.


« Quand le policier prend l’arme, et que toi tu tiens l’iPad, tout à coup c’est pareil : on vise, on encadre, on tire… » (© Jorg Baumann / Ruhrtriennale)
C’est aussi un sujet qui est beaucoup traité nationalement, alors que le problème est global. Par exemple, dans la pièce, le membre du parlement allemand dit qu’il faut arrêter d’exporter des armes, et le producteur d’armes dit que ça ne sert à rien tant que d’autres, comme les Chinois, peuvent prendre le relais. Il faudrait en théorie trouver accord international pour régler le problème, mais on en est loin, comme on peut le voir en ce moment dans les divergences entre la Russie et l’Europe sur la question de la Syrie. La possibilité offerte par le dispositif de Situation Rooms, c’est de pouvoir sauter d’une perspective à l’autre. Le dispositif fictionnel te permet d’aller d’Abu Dhabi à Mexico en passant juste par une porte. Le but est donc de s’éloigner un peu de la position nationale, simple, et de pouvoir sauter d’une position à l’autre dans une sorte de modèle global.

Ça, c’est une chose. L’autre chose, c’est que le théâtre te met normalement dans une position passive, dans le noir : tu regardes, et tu peux très simplement juger ce que tu vois. S’il y avait les assassins, les businessmen ou les soldats qu’il y a dans ce dispositif-là, présentés de manière frontale, ce serait très différent... Il y aurait de la distance, on pourrait se dire : « Ce n’est pas moi. » Mais là tout d’un coup on te dit, par exemple : « Ça, c’est ta main », et c’est une main noire. C’est tout à fait différent. Ou quand le policier prend l’arme, et que toi tu tiens l’iPad, tout à coup c’est pareil : on vise, on encadre, on tire…

Pourtant, pour avoir fait le parcours, je trouve que parfois on est justement moins pris dans l’histoire, moins touché peut-être à cause de l’aspect ludique qui fait qu’on est concentré sur ce qu’on fait et qu’on a l’impression d’être dans un jeu vidéo. Est-ce qu’au final ça n’instaurerai pas une plus grande distance avec ce qui est raconté qu’un dispositif frontal où l’on peut s’identifier par empathie aux personnages présents sur scène ?


C’est vrai… c’est peut-être parce que ce n’est pas une identification classique, où on se met par l’imagination dans la tête de celui qui parle, quand on lit un roman par exemple… Mais après, c’est aussi parce que c’est quelque chose qu’on est entraîné à faire, alors que se mettre dans la peau d’un personnage pour comprendre, c’est autre chose. C’est un procédé utilisé par les thérapies familiales par exemple, mais on n’est pas habitué à ça dans la fiction.

Et puis, peu de personnages racontent leur histoire de manière très émotionnelle. On ne voulait pas non plus presser l’opinion. Sans compter que si tu restais avec une seule position pendant toute la pièce, tu aurais peut-être plus l’occasion de rentrer dans la peau du personnage, alors que là comme toutes les sept minutes ça coupe, c’est plus difficile. Tu incarnes à la suite des personnages complètement opposés.
C’est vrai qu’il y a un côté ludique, et j’ai vu des enfants assez jeunes qui le jouaient presque comme un jeu vidéo. Mais j’ai aussi vu des gens qui pleuraient là-dedans…


Situations Rooms, vu du dessus (© Séverine Chave)


Les réactions du public varient beaucoup ?

Il y a pas vraiment de différence culturelle… jusqu’à maintenant, que ce soit en Australie, à Paris ou Berlin, c’était un peu pareil. Par contre c’est très différent en fonction des personnes, de leur biographie.

A Hambourg, après avoir vu seulement un personnage, un monsieur est sorti et a dit : « Je ne veux pas être un vendeur des armes, même dans un jeu ». Il ne voulait plus participer. Il a acheté le livre et il nous a écrit plus tard que c’était super… Mais sur le moment, il a refusé. Donc certains rejettent totalement la chose, pour différentes raisons. Il y a aussi ceux qui n’aiment pas du tout participer à quelque chose et qui auront systématiquement envie de faire de contraire de ce qu’on leur dit.

Comment avez-vous rassemblé les témoins ?

C’était très long, et c’était aussi un peu grâce au hasard… c’était très facile de trouver des pacifistes, parce qu’ils sont organisés et intéressés à paraître publiquement. C’était beaucoup plus difficile de trouver des producteurs d’armes. Pour le vendeur d’armes suisse, par exemple, c’était assez compliqué. Si son chef savait qu’il participait, il se ferait virer. Il a un nom d’emprunt et on s’est arrangé pour ne jamais montrer sa tête sur les images.

Pour l’enfant soldat on a eu un peu de chance, parce qu’on a eu une connexion à travers un théâtre à Paris qui était coproducteur et qui nous l’a recommandé. On a beaucoup utilisé notre réseau international de théâtres.

Et le Mexicain assassin et membre d’un cartel de drogues, vous l’avez trouvé comment ?

J’avais donné un workshop il y a cinq ans à Mexico, et une actrice qui participait venait de la province juste en face de la frontière, où il y a chaque année des morts dans la guerre des drogues. Je lui ai demandé si elle connaissait quelqu’un. D’abord elle a dit que c’était trop dangereux et qu’elle ne parlerait jamais avec quelqu’un là-bas… un peu plus tard elle m’a rappelé et m’a dit qu’elle avait trouvé un mec qui disait être sorti du cartel – ce qui n’est pas vrai en réalité, je l’ai découvert plus tard. J’ai fait différents skype d’entretien avec lui, et à un moment donné on a dit : « OK, on va t’acheter le billet d’avion, tu viens. »

Il devrait passer le reste de sa vie en prison, c’est pour ça qu’il a un faux nom dans notre projet, et qu’on cache aussi un peu son visage.

Donc sur ces images, ce sont les vraies personnes ?

Oui, tous les témoignages sont racontés par les témoins eux-mêmes.

Donc ils se sont tous retrouvés en même temps au même endroit ?

Oui, ils se sont vus entre eux. Tout ce que vous voyez dans la pièce, c’est filmé en sept minutes.


Le bureau du vendeur d'armes, reconstitué à l'identique (© Jorg Baumann / Ruhrtriennale)
Et ça n’a pas posé de problèmes ?

C’était bizarre. Il y a eu plusieurs répétitions séparées pendant six mois, mais ensuite on a vraiment bossé avec tout le monde pendant une semaine. Il y avait donc un pilote indien qui dit qu’il faut détruire le Pakistan pour résoudre le problème, et un Pakistanais ; il y avait l’Israélien et le Syrien ; le flic et le criminel ; le pacifiste et le tireur… mais c’était bizarre, ils étaient très amis. Et encore plus les gens qui étaient le plus éloigné idéologiquement. Parce qu’ils avaient de quoi discuter. C’était un peu comme un territoire neutre, c’était un tournage de film… ce n’était pas la vie réelle.

Cette architecture, c’est un endroit qui existe ?

On l’a construit en cherchant les gens.

Donc vous avez créé une sorte d’appartement en compilant des lieux qui étaient importants pour chacun ?

Oui, c’est ça. Par exemple, le bureau du vendeur d’arme est exactement copié sur le réel. Il y a d’autres endroits un peu plus abstraits, comme le salon d’arme d’Abu Dhabi. Il existe, mais on n’y était pas, on l’a reconstitué par rapport à des images. Et certains lieux ont plusieurs rôles : l’école du Congolais sert aussi comme endroit pour le Soudanais.

Dernière question, un peu plus large : quels sont tes projets pour la suite avec Rimini Protokoll ?

On a beaucoup d’idées en tête. Là je rentre à Hanovre pour répéter une pièce sur Volkswagen en Chine. En novembre, on fait un gros projet à Hambourg, interactif où on essaie de comprendre la Climate change conference qui a lieu chaque année. Sinon, je suis en train de penser à produire quelque chose ici à Lausanne, avec Vidy. On commence une phase de recherche en octobre. L’idée sera de voir si on trouve une forme pour utiliser le théâtre comme un endroit où quelqu’un qui va mourir laisse ce qu’il veut laisser derrière. Une approche très rationnelle de la mort, comme une planification… On va voir si on trouve quelqu’un sur qui on pourrait travailler, et créer une sorte de temple tridimensionnel de cette personne… je ne sais pas. C’est l’idée pour le moment.


Situation Rooms, vu de l'extérieur... (© Séverine Chave)


Situations Rooms est encore visible à l'ECAL jusqu'au 28 septembre.
Informations sur le site de Vidy.

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