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Culture
Idiot ! : reportage dans les coulisses du Théâtre de Vidy
Le promeneur solitaire des rives du Léman, lors de ses pérégrinations aoutiennes, a peut-être eu l’occasion de percevoir les échos de la dernière création de Vincent Macaigne à Vidy. Car les murs du théâtre du bord de l’eau ont vibré, durant plusieurs semaines, au rythme des cris, du grunge et de la fin du monde. L’auditoire s’est infiltré en coulisses…


© Samuel Rubio


Cette année, le Théâtre Vidy-Lausanne fêtait ses 50 ans, en même temps que l’Expo 64 dont il constitue l’un des derniers vestiges. Bâti pour durer six mois, il a cependant tenu le coup pendant un demi-siècle d’existence. Reste à savoir s’il sera en mesure de supporter un autre anniversaire, celui de Nastassia Filippovna, inlassablement joué et rejoué, de manières diverses et variées ces dernières semaines – et jusqu’au 21 septembre.

Nastassia, c’est l’un des personnages principaux du célèbre roman de Dostoïevski, L’Idiot. Vincent Macaigne, en supprimant le déterminant et en ajoutant le point d’exclamation, a tourné le titre en cri. Il y a ajouté « Parce que nous aurions dû nous aimer ». « Mais tant pis », complètera, dans la pièce, le personnage de Totski. La colère, les larmes, les ultimes sursauts d’espoir, la jeunesse, l’amour bien sûr, traversent le plateau, esquivant les murs qui tombent, les coups de pistolet, de poignard ou de hache, la neige, le feu, les éclaboussures de champagne, de peinture, de sang, de mousse.

Le chaos de la salle Apothéloz


© Samuel Rubio
Au début du spectacle, à l’entrée du public, la salle Charles Apothéloz est méconnaissable ; mais ce n’est rien en comparaison de son état lors des répétitions. La première rangée de siège est ironiquement recouverte de bâches en plastique, mais le reste morfle. Le pire, ce sont les paillettes. Ces trucs-là se collent partout. Les comédiens en sont recouverts et les techniciens ne savent plus comment s’en débarrasser. On les reconnaît à ça, dans la cafétéria (« Tiens, lui il doit travailler sur l’Idiot ! »). Pendant les créations, les tables de régie sont installées dans le public. Chacun a la sienne : la vidéo, la lumière, le son, les effets spéciaux. Outre les paillettes, elles sont recouvertes d’objets plus ou moins utiles – ordinateurs, consoles, talkies walkies, stabilo, cookies, scotch, lunettes de soleil – et plus ou moins étranges – chaussures d’enfants. Sur scène, c’est l’apocalypse. Le sol suinte de substances louches, les comédiens s’insultent, se frappent, s’aiment parfois, jamais longtemps, pendant que le ciel leur tombe sur la tête. Dans la salle, on prend le temps de vapoter peinard avant de larguer une bonne dose de mousse depuis les cintres. Voici le décor posé.

Au milieu de ce chaos, un être hirsute au T-shirt « SOS fantôme » bondit de rang en rang, saute sur scène, se penche d’un air affairé vers le responsable son – « Je pense qu’on peut mettre la voix un peu plus fort, là… mais bon j’y connais rien » – repart et revient environ cinq secondes plus tard – « Je pense qu’il faudrait monter un peu la musique et mettre la voix moins fort ». C’est Vincent Macaigne, qui s’adresse au micro aux comédiens et en murmurant à la technique, mais d’une voix semblable, éraillée, usée, comme si c’était celle de tous les personnages, qu’elle vivait à travers eux, avait survécu à la pièce plusieurs fois de suite, hurlé tous leurs hurlements et souffert toutes leurs souffrances. Macaigne a déjà monté une adaptation de L’Idiot, en 2009. Mais son point de vue a changé, il le dit lui-même : avant, il était en colère et maintenant, il est mélancolique. Le roman, la pièce, parlent aussi d’illusions perdues. Ses cordes vocales ont peut-être profité du voyage.

« 1, 2, 3 ! »

Avant chaque reprise de la répétition, Macaigne compte jusqu’à trois ; à quatre, c’est trop tard. On ne sait pas exactement ce qu’il se passerait mais personne n’a vraiment envie de s’y risquer.

« Coupez ! », la scène était mauvaise, les phrases trop fermées ou trop ouvertes, le texte trop peu compréhensible. La tension est palpable. Tout change du jour au lendemain, voire d’une minute à l’autre. Le soir de la générale, techniciens et comédiens sont rassemblés sur scène, en rond, pour se dire merde comme il se doit. C’est alors que le metteur en scène annonce : « On improvise tout. » Non sans avoir précisé au préalable : « Amusez-vous ! »

Et s’amuser n’est pas ici le privilège des comédiens. Car si tout ceci est bien tragique et violent, l’œuvre de Macaigne, tout comme celle de Dostoïevski, ne sont pas exemptes d’humour. Les répétitions non plus, d’ailleurs. Il faut dire que c’est un lieu propice au comique de situation. Comme, par exemple, lorsque Pascal Révéric (alias l’Idiot), sans cesse enduit, barbouillé, souillé de peinture noire, verte ou rouge, s’est révélé allergique à la substance. Ou quand, s’agitant dans le noir, l’éclairé metteur en scène s’est méchamment mangé une table de régie, balançant par la même occasion tout son contenu – dont une table de mix – sur le sol – sol qui, comme nous l’avons mentionné, s’avère fort peu fréquentable. Ou alors quand, ramassant les objets épars pulvérisés de ladite table, la voix éraillée s’élève d’un ton inquiet : « Dan… je me demande si y avait pas ton téléphone là-dedans ». Ou enfin la situation, récurrente, qui voit ledit metteur en scène aller régler un problème au sein de la soirée d’anniversaire sur scène et revenir s’asseoir dans la salle, couvert de mousse jusqu’à la ceinture, non sans un avertissement au passage (« Faites attention, ça glisse énormément ! »). Pas de doute, les fauteuils de la salle Charles Apothéloz se souviendront de la venue de Vincent Macaigne.

Le résultat


© Samuel Rubio
Le soir du 11 septembre (ça ne s'invente pas), c’est la première. La salle est comble, les premiers rangs conservent encore leur innocence pour quelques minutes et les derniers rangs auront la chance d’avoir un retour direct du metteur en scène. Car celui-ci s’est glissé dans la régie : il trépigne, sautille, commente tout ce qu’il voit à voix haute, s’agite pour attirer l’attention des comédiens. Au bout de quelques minutes il a saisi une lampe de régie pour la retourner contre son visage, dans l’espoir qu’on puisse le distinguer depuis la scène – et tant pis pour l’ingé-son qui ne verra plus très bien ni sa conduite ni ses boutons.

Il en énerve plus d’un, ce demi-chevelu, avec son air désinvolte et sa capacité à se détacher totalement de toute réalité matérielle. On a entendu dire que ses comédiens crient tout le temps ; qu’il est fou ; que ses créations sont violentes, voire sadiques ou complaisantes. Pourtant, dans la salle, c’est un triomphe. La troupe a droit à une standing ovation et la presse sera dithyrambique. Comment expliquer un tel succès ?

Avant d’opter pour le titre final de sa pièce, Vincent Macaigne avait envisagé « Idiot ! Parce que nous aurions dû être entendu ». Choix qui n’est pas sans évoquer son fameux SMS de Cologne, publié jadis dans les Cahiers du cinéma : « Et qu’on donne du crédit au public bien sûr. Qu’on se batte et qu’on ait espoir en se battant qu’on sera entendu. Et ça c’est sûr on est toujours entendu, toujours, il faut avoir confiance. On est toujours entendu. » Ce que l’on pourrait prendre pour de la condescendance, de la gratuité, du « sadisme », ne serait-ce pas, au fond, le contraire ? Après tout, comme dirait Dostoïevski à travers Hippolyte, « si on n’aime pas quelqu’un, à quoi bon lui souhaiter du mal ? » Et combien de fois a-t-on entendu Macaigne parler d’art « utile » ? « Il va falloir apprendre à se salir », écrit-il, « sinon on laissera trop de place aux gens vraiment sales. »

Adapter L’Idiot apparaît alors comme une évidence : « Quand vous lancez votre graine [dit Hippolyte dans son Explication, rapportant une conversation qu’il a eue avec Bakhmoutov], quand vous lancez votre « aumône », votre bonne action, quelle que soit la forme qu’elle prenne, vous donnez une partie de vous-mêmes et vous recevez en vous une partie de l’autre (…). Et si le savoir et toute une vie de ce travail vous laisse enfin en état de lancer une graine gigantesque, de laisser en héritage au monde une pensée gigantesque, eh bien… et ainsi de suite, enfin, j’ai dit encore pas mal de choses. » Jusque dans la rupture finale, il y a comme un écho du personnage de Dostoïevski chez notre contemporain.


© Samuel Rubio


Sur scène, les comédiens saluent, tous aussi sublimes les uns que les autres, le visage empreint d’un noble épuisement. Dehors, après le spectacle, ils se rassasient après une énième douche – et un peu de crème sur le visage pour Thibault (alias Hippolyte), parce que la peinture c’est quand même mauvais pour la peau. La question innocente d’un spectateur curieux déclenche une répétition en plein air. « Vous ne vous arrêtez jamais de travailler, hein ? » sourit quelqu’un dans l’assistance.

Et par quel sacrilège un tel chef-d’œuvre d’art vivant pourrait-il demeurer immobile, acquis ?

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