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Culture
Reportage : Les Renards des surfaces
Cet été, L’auditoire a pris les devants pour vous parler des Renards des surfaces, une création de Perrine Valli programmée pour le week-end d’ouverture du Théâtre de Vidy (au chapiteau du 12 au 17 septembre). Nous avons donc rencontré la metteuse en scène et avons assisté à certaines répétitions, dans le but de renverser le point de vue habituel du journaliste, fatalement novice et subjectif, pour ainsi comprendre ce qu’il y a un amont d’un spectacle et rendre compte du processus de création.
Dans l’introduction qui suit, Paola Antognini raconte de sa plume le début de notre expérience.


1. Projet multiple, multiples projets


Le matin même de la première répétition des Renards des surfaces, nous rencontrons Perrine Valli, metteure en scène et chorégraphe qui travaille sur ce projet depuis 2012. Belle, elle a un visage ouvert et pétillant, exprime un franc enthousiasme pour notre projet et nous donne carte blanche pour assister aux répétitions. Nous discutons sur la terrasse du Théâtre, face au lac ; un cadre idyllique. Quatre femmes attablées devant un café tiède entourées d’hommes vêtus de blancs qui s’activent. En effet, derrière nous, le Théâtre de Vidy fait peau neuve : sous les coups des marteaux et la caresse agressive des ponceuses, l’air est rempli des bruits métalliques et de l’odeur du frottement. Un brin agaçant, ce décor en construction (qui accueillera d’autres décors et d’autres constructions) donne à voir une singulière mise en abîme du processus de création auquel je m’apprête à assister. Quatre femmes dans un décor blanc, aux murs blancs, au sol blanc, aux tables blanches, aux nappes blanches entourées d’hommes en bleu de travail… blancs. Comme si seules des femmes pouvaient porter leur regard sur ces corps d’hommes en action et les mettre en mots. Eux les actes, Elles le verbe. Cependant, du coin de l’œil j’en aperçois un qui nous observe en retour. Sans doute, notre présence sur son lieu de travail l’intrigue. Dans le parc jouxtant les locaux en mutation, des enfants font de la percussion. J’apprends qu’eux aussi préparent un spectacle et que, à leur manière, ils vont questionner les relations entre les hommes et les femmes. Comme des poupées russes, les tableaux évoquant et interrogeant les rapports entre les genres semblent s’emboiter et se répondre.


L'équipe répétant à l'extérieur – ©JG
L’immersion

Après un frugal repas composé de fromage fondu, je rejoins pour la première fois l’équipe sous le chapiteau. Les interprètes sont nombreux, le plateau est presque rempli et pourtant les musiciens n’arrivent que la semaine suivante. Lors des répétitions, on attend beaucoup. Le travail se fait la plupart du temps en binôme ; les personnages entre eux ou l’un ou l’autre avec Perrine. Pendant ce temps, les autres attendent. Mais attendre ne signifie pas être passif. Il s’agit de s’approprier cet espace, où domine le noir et règne la pénombre. Un univers capitonné où chacun et chacune tente de domestiquer l’autre, le plateau, sa place, son mouvement, sa voix.
Pour travailler une scène ou un enchaînement, le travail de Perrine consiste avant tout à trouver les bons mots pour expliquer sa vision. Elle prend un soin tout particulier à choisir ses mots et parle avec douceur. Pour les interprètes, il s’agit d’exercer les pas et les mouvements, parfois même de les inventer. Ainsi, on s’exerce, on fait venir à soi le geste, mais pas tous en même temps ; chacun et chacune pour soi, mais toujours avec Perrine qui observe et guide patiemment. Puis, on répète, encore et encore, presque nonchalamment. On règle quelques détails, que l’on garde pour soi, d’abord, puis que l’on montre aux autres qui observent sans regarder. Je suis émue par ces corps à demi-nus au repos qui soudain se crispent et se tendent dans une figure complexe qu’ils semblent pourtant effectuer sans effort. Puis, le repos suit, à nouveau. La respiration reprend un rythme normal. La peau se détend sur les muscles souples. Et l’attente reprend… Soudain, au détour d’un essai, la magie opère et, en un instant, les corps deviennent histoire et émotion. Puis, tout aussi soudainement, le charme se rompt et, sous la lumière crue d’un projecteur qui s’allume, les artistes redeviennent eux-mêmes, parlent et gesticulent comme le commun des mortels, laissant la narration planer au-dessus d’eux comme un spectre bienveillant les habillant de sa lumière.

Le premier filage

Je retrouve l’équipe enrichie de nouveaux membres le soir du 22 août. À 19h, il est prévu un premier filage, ouvert à quelques spectateurs et spectatrices, dont Vincent Baudriller (le directeur), une scénographe que Perrine a invitée pour l’aider, et moi… Ce tout premier public est aussi là pour donner plus de réalisme aux conditions de production. La pièce étant encore en chantier, la présence de regards extérieurs a aussi pour but de questionner la mise en scène. Avant la représentation, l’ambiance est plutôt joyeuse. Chacun se préparant à sa façon : qui s’échauffe, qui relit son script, qui fait des blagues pour se détendre. Car, bien qu’il n’y ait pas de véritable enjeu pour ce premier filage, il reste une étape très importante pour le spectacle et on sent un peu d’électricité dans l’air. La présence du petit public ne doit pas y être pour rien. La séance prend un peu de retard et je sens un léger trac monter dans l’équipe.
Lorsque Vincent Baudriller arrive, la pièce peut commencer. Les artistes évoluent dans une ambiance très esthétique, au graphisme minimaliste. Ils sont enveloppés par des musiques hypnotiques. L’éclairage est très important également : musique et lumière sont comme des personnages à part entière, dansant et dialoguant avec les artistes. Tout est beau – les textes, les corps, la musique et la danse. En tant que spectatrice, j’ai l’impression de flotter au-dessus de mon siège, au gré de l’alternance des ambiances, tantôt légères, tantôt lourdes. Tantôt dures, tantôt douces. La symbolique, visuelle et métaphorique, est très présente. Peut-être est-ce là le seul détour que prend la metteure en scène. Car, si la masculinité et le rapport entre les genres sont des sujets complexes et largement tabous, ils sont, dans cette création, abordés frontalement et avec une certaine simplicité de ton. Ainsi, bien que rien ne soit laissé au hasard, il en émane un sentiment de spontanéité. Et peut-être est-ce une illusion due à mon regard néophyte, mais j’ai l’impression que cette fraîcheur de ton est salutaire pour traiter de la Question, Ô combien sérieuse, de l’homme avec un petit « h » et un(e) grand(e) « Q »...


Par Paola Antognini



2. L’origine et l’intention



Perrine Valli ©JG
Il faut dire que Perrine Valli travaille autour de la Question (de l’identité féminine, des rapports hommes-femmes) depuis longtemps, presque toujours. Sa vision du féminisme est d’ailleurs louable : elle souhaite impliquer davantage les hommes dans la cause, puisqu’il est avant tout question de sexisme et qu’un tel problème concerne les deux sexes, par définition. D’où l’idée de « représenter le féminisme par des hommes et non pas par des femmes », nous dit-elle autour d’un café, quelque part dans le quartier de Servette à Genève. Cette représentation par le masculin ne devait initialement pas se faire sous forme d’un spectacle mais plutôt d’une conférence, dont les intervenants seraient des hommes provenant de différentes disciplines artistiques, ayant pour la plupart déjà rencontré Perrine par le passé. La question des lieux possibles s’est ensuite posée, et la préférence a été donnée à la scène. Et puisque la conférence aurait lieu sur scène, la question de la scénographie (costumes, lumières) s’est posée à son tour… « et petit à petit, on est arrivé à un spectacle », explique-t-elle. De la conférence parlée, le projet s’est changé en spectacle dansé, précisément le domaine de Perrine, qui est danseuse et chorégraphe, faut-il le rappeler.
Mais pour comprendre d’où vient cette idée d’aborder le sujet de l’identité masculine, il faut remonter plus loin. A la base du projet, il y a un livre que Perrine a dévoré et qui constitue la principale source d’inspiration : XY : De l’identité masculine, d’Elisabeth Badinter, un essai philosophique qui se démarque des points de vue féministes traditionnels, lit-on. Et dont la conclusion est à la fois pertinente et vite lue, à bon entendeur.
Et la métaphore avec le football ? Car il faut savoir qu’un renard de surface est une expression footballistique plutôt désuète pour désigner les stratèges au sein d’une équipe, notamment parmi les attaquants. C’est parti d’un aspect très pragmatique du spectacle : les acteurs étant surtout des créateurs passablement occupés, ils ne pourraient pas être tous présents en même temps lors des répétitions. Et quelque part tant mieux, confie Perrine qui tenait à travailler en binôme dans une certaine intimité, et qui appréhende devoir gérer seule tout un groupe de mecs. Il fallait trouver assez vite un système de marquage au sol pour que les danseurs ne soient pas perdus dans l’espace. Pas besoin de le chercher très loin, ce système : quelque chose d’aussi évident (potentiellement graphique, nonobstant) que le gaffer remplit aisément cette fonction. Quant à sa disposition par terre, il aura suffi d’un Mondial au Brésil pour insuffler l’idée que peut-être, il pourrait y avoir un cercle blanc au milieu de la scène, et alors celle-ci pourrait être une sorte de terrain de football, ce sport traditionnellement si masculin, ça collerait bien avec le projet.
Perrine trouve à ce cercle central, coupé en deux par une ligne, un autre parallèle qui lui plaît bien. Il s’agit d’une théorie énoncée par Aristophane dans le Banquet de Platon, selon laquelle les hommes et les femmes seraient à la base des moitiés d’œufs, tragiquement séparés de leur âme sœur il y a très très longtemps (par rapport à l’Antiquité, alors imaginez ô combien longtemps désormais), et condamnés à se chercher toujours. Ce Mythe de l’Androgyne, tel qu’on l’appelle, a l’avantage de n’être pas sexiste, pas même homophobe, et le symbole de l’œuf sera utilisé dans le spectacle. Pour les curieux et curieuses, on trouve dans le film Hedwig and the Angry Inch, d’après la comédie musicale éponyme, un clip qui illustre assez bien cette histoire – malheureusement, la chanson n’est franchement pas terrible.


©JG




3. Déroulement


Si Perrine est à la tête du projet, elle est aussi à l’écoute des autres – donner la parole aux hommes, c’est ici son but. Le dialogue a été la première étape pour l’élaboration du contenu, notamment avec Stanley Weber qui fait la voix off. Quant à ce qu’il se passe sur scène concrètement, cela dépend. Certaines parties sont des propositions des danseurs, comme celle de Foofwa d’Imobilité ; d’autres ont été choisies par Perrine, comme celle de l’équilibriste Jean-Baptiste André dont les acrobaties sur les mains lui évoquent quelque chose d’enfantin. « C’est du pingpong. Chacun a proposé des choses que nous avons discutées », raconte-t-elle.
Dans les Renards, il y a trois textes que nous pouvons entendre. Le premier est la proposition de Denis Podalydès, un extrait de Passion simple d’Annie Ernaux (1994), dans lequel elle conte son ancienne passion pour un homme étranger et marié. Le monologue interprété par Fred Jacot-Guillarmod est un texte du dramaturge suédois Magnus Dahlström, retravaillé par Guillaume Béguin. Enfin, le troisième texte est une composition de Perrine, rédigée sur la base des échanges qu’elle a eus avec Stanley Weber et sur le texte de Badinter. Celui-ci est diffusé en voix off.
Dans le casting, une présence féminine détonne : la danseuse Tamara Bacci, qui est là pour que les performances des garçons soient des interactions en duo plutôt que des témoignages individuels. Il n’aurait pas non plus fallu exclure le féminin du débat féministe et tomber dans l’extrême inverse.
Il est un pôle du spectacle particulièrement enthousiasmant : la musique. Eric Linder, ou Polar de son nom de scène, a composé tous les intermèdes musicaux qu’il interprétera en live avec son groupe. Lui et Perrine se connaissent depuis longtemps. Le rock indé de Polar se présente déjà comme un atout atmosphérique de taille pour la pièce. Selon Perrine, c’est aussi un atout thématique, puisque le rock’n’roll aurait à voir avec la virilité. Non pas qu’il exclut le féminin, car Perrine le dit elle-même, « les femmes deviennent de plus en plus viriles, dans le bon sens du terme ». Elles osent s’approprier ce qui était réservé aux hommes autrefois – ça a commencé il y a quelques décennies avec les pantalons.


4. C’est l’histoire d'un mec



©JG
Si l’on s’en fie aux textes, nous avons l’histoire d’une femme qui attend et l’histoire d’un homme qui bat. La même histoire, sans doute. Perrine avoue s’être inspirée de l’histoire concrète et tragique de Bertrand Cantat et Marie Trintignant, le premier incarnant le mâle dominant par excellence (si je puis parler ainsi…), trop dominant, au point que tout ce qui est au dessus de lui est pour lui insupportable. Il incarne aussi le problème œdipien non résolu, perceptible dans ses chansons qui contiennent beaucoup de liens à sa mère. Cette interprétation des rôles n’implique pas la femme objet, puisque la femme désire cette passion sans la concevoir comme une relation sérieuse. Le duo entre Tamara Bacci et David Saada, comédien et ex footballeur, illustrera ce passage où l’homme est d’abord l’objet de la femme (littéralement : il lui sert de porte-manteau, ou de canapé), avant que celle-ci devienne à son tour l’objet de l’homme, du footballeur, sa poupée.
Il y a bien un lien avec la psychanalyse dans les Renards, qui passe essentiellement par la question d’Œdipe et de l’éducation, plus précisément du développement identitaire. Ces questions sont traitées dans l’œuvre de Badinter, qui appuie l’importance de la relation qu’une mère ou un père crée avec son fils. « C’est Beauvoir. On dit “on ne naît pas femme, on le devient”, je pense qu’aujourd’hui on peut se poser la même question au masculin », résume Perrine. Ne serait-ce pas d’ailleurs l’influence d’une mère psychothérapeute qui l’amène sur ce terrain ? C’est que le féminisme ne saurait avancer sans une meilleure compréhension du « fonctionnement psychanalytique des corps ».
Derrière cette affirmation, aucune doctrine ne se cache. Le projet pluridisciplinaire de Perrine Valli ne cherche pas à clore un débat mais à en ouvrir un, et laisse libre cours à l’esprit d’interpréter les histoires et les relations comme il le voudra. Les Renards n’est pas une démonstration de féminisme au masculin, c’est une esquisse qui ne supporte aucune théorie si ce n’est une vision (de l’avenir ?) selon laquelle l’homme mérite sa place au cœur de la Question. C’est un spectacle sensoriel avant d’être intellectuel, visuel, chorégraphié, musical et suggestif.
Les Renards des surfaces connaîtra une suite grâce au documentaire que réalisera Francine Jacob, annoncée comme seconde initiatrice du projet. Perrine Valli souhaite également en faire une version pour les plus jeunes, en se faisant aider d’un(e) spécialiste de l’enfance.

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