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Sorge 2015 - 1er Prix - "Leur nom est une ombre..."

Leur nom est une ombre dont ils se défont dans les premières heures. Ils le laissent au bord du chemin, avec les cailloux qui déformaient leurs poches et alourdiraient leurs pas. Entre les coquelicots et les chardons, leurs racines coupées sécheront
en lignes minérales.


En tombant le masque ils ont gommé l’histoire de leurs traits. Ils ont libéré le blanc qui voilait leurs yeux, et s’en drapent maintenant comme la promesse du répit d’eux-mêmes.


Ils laissent derrière eux une piste muette, points de suspension qui ne guideront personne, puisque les autres ne pourront les lire et qu’eux-mêmes ne chercheront pas à revenir sur leurs pas.



Ils hantent d’abord les passages. Quitter le flux est prendre le risque d’être trouvé ou de se retourner.

Ils marchent le jour.

Certains se mêlent aux foules du soir. Assis devant leur verre, ou sur un banc les mains vides posées sur leurs genoux, ils cherchent rarement quelqu’un qui brisera leur silence. Ils scrutent les visages, guettant les lignes de fuite sur les fronts trop creusés et les faux plis au coin des lèvres.

Mais si un regard s’accroche, ils plongent aussitôt dans leur verre ou dans la paume de leurs mains. Ils étouffent le feu qui monte à leur gorge avant qu’il n’atteigne leurs joues, se rappelant qu’ici comme chez eux on ne parle pas aux inconnus.


Ils enfilent les rues comme des déguisements d’enfant. Ils jouent les carrefours en lançant une pièce, ou en pointant un doigt aveugle en murmurant une comptine lorsqu’ils ont avalé leur dernière pièce.


On rencontrera parfois leurs mues au détour d’un chemin — fantômes épuisés, coquilles inutiles.



Ils ne pensent pas à appeler. Le son d’une voix, le poids d’un silence pourrait raisonner jusqu’à les faire vaciller.

Ils pensent à écrire. Puis ils préfèrent laisser imaginer le pire, car ils imaginent qu’une mort à pleurer est moins pire qu’une vie à oublier. Ils contemplent les lignes au creux de leurs mains et y voient la peur et le vide qu’ils ont laissés. Puis ils soufflent sur leurs doigts et les regardent s’envoler comme des bulles de savon.



Même ceux qui ont pensé le départ n’ont pas laissé de mots. Peu y ont pensé, d’ailleurs — ceux qui pensent partent rarement. Certains ont laissé sur la table un journal ouvert, une tasse fumante. D’autres ont vu à travers le pare-brise un signe de déviation, et ont dévié jusqu’à ne plus reconnaître aucun signe.



Aucun n’a eu besoin de force pour partir. A peine davantage trouveront celle de rentrer. Explorer de nouveaux visages sera plus facile que de voir se troubler les yeux familiers, lire sur les lèvres les questions ravalées.




La vie retrouve son nom entre parenthèses.




L’indifférence remplit leurs poumons, monte à leur tête en un léger vertige.




Ils songent souvent à la liberté. Ils savent que la leur a commencé, là où s’est arrêtée celle des autres de les suivre.



* * *


Ils songent souvent à la liberté. Ils savent qu’elle s’arrête là où commence la douleur des autres.


Dans les premiers jours, ils emportent le chat et arrosent les plantes. Ils laissent les volets ouverts, et le temps dehors. Le papier, gris et glacé, s’empile sur le meuble près de l’entrée — puis sur la table de la cuisine.


Ils sèment leur nom à tous les vents, racontent leur histoire à qui veut bien l’entendre.

Leur cœur bondit devant chaque ombre, chaque nuque fait battre le sang à leurs tempes.

Ils se nourrissent de traces comme de miettes de pain, rongent l’espoir jusqu’à l’os.



Leur vie se fige en parenthèses, qui cernent leurs yeux et leur horizon. Ils grignotent en dévisageant la chaise vide et se demandent pourquoi elle rétrécit l’espace alors que le lit est devenu si grand.

Le soir, le téléphone repose sur la table de chevet. Ils le saisissent au réveil pour voir si l’épuisement les a abrutis jusqu’à les rendre sourds.



Ils rejouent chaque jour les dernières scènes, cherchant un présage derrière un regard qui s’évade, un silence trop traînant.




Parfois, ils imaginent la mort.


Plus souvent, ils imaginent la vie.

Croire au bonheur ailleurs reste plus facile que de renoncer à croire.


Ils préparent les mots justes, qu’ils conservent comme des objets précieux, comme la porcelaine qu’on ne sort qu’une fois dans une vie.

Ils gardent les bras ouverts. Ils se promettent de ne pas les refermer trop fort, et de ravaler les questions qui enflent leur ventre jusqu’à l’étouffement.


La peur du vide cède parfois à la peur du retour et de son cortège funeste. Face à la peur de l’angoisse — à chaque retard, à chaque sonnerie dans le vide — ils trouvent de la douceur à l’absence définie, définitive. Face à la peur des mots qui s’échappent ou se dérobent, ils s’imaginent parlant au ciel ou à la terre au pied d’une pierre, et trouvant la paix dans leurs mots délivrés.

Mais ils referment bien vite leurs doigts sur ces pensées coupables et enfoncent leurs poings tout au fond de leurs poches.




Le temps finit par éloigner autant que l’absence. Ils se demandent s’ils sauraient encore deviner une fossette au creux d’une joue émaciée, le tracé d’un épi sous une tignasse hirsute ou un crâne dépouillé.




Quand les piles sur la table de la cuisine se mettent à pencher, ils emportent les plantes et drapent les meubles, qui hanteront le silence comme des fantômes d’enfants.
Ils cèdent le terrain à la poussière — personne ne la regardera tomber dans la hachure des volets.





Pour finir — pour en finir, ils mettent ces vies en cartons, qu’ils mettront entre d’autres mains.

Joanne Chassot

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